Article de Pierre Trigano
L’enjeu qui apparait profondément dans les analyses de rêves est que puisse émerger dans la vie psychique des êtres humains un masculin « féminin » (ouvert à l’autre) et un féminin « féminin » (ouvert à l’autre), notamment un animus des femmes « féminin »et une anima des hommes « féminine ».
J’ai proposé ce thème de notre rencontre annuelle : « Jung nous permet de comprendre un avènement féminin de l’humanité ».
Pour expliciter ce thème, je vais partir de citations choc de Jung, mais que, hélas, beaucoup de jungiens d’aujourd’hui ont oublié :
L’essence du Soi est le paradoxe, car il nous permet de vivre ce qui est singulier et unique en nous et, en même temps, met notre ego en relation avec la dimension transpersonnelle. A son niveau, la vie n’est plus perçue comme une lutte mais comme une source d’abondance. Nous devenons les rois et les reines de nos propres domaines et si nous sommes fidèles à notre Être intérieur (le Soi), nous faisons fleurir la terre desséchée.
Le mythe doit laisser s’exprimer la complexio oppositorum – la complémentarité des contraires – philosophique d’un Nicolas de Cues et l’ambivalence morale que l’on rencontre chez Jacob Böhme. C’est seulement alors que peuvent être accordées au Dieu unique et la totalité, et la synthèse des opposés qui lui reviennent. Quiconque a expérimenté que les contraires, du fait de leur nature, peuvent s’unifier grâce au symbole de telle manière qu’ils ne tendent plus à se disperser ni à se combattre, mais au contraire à se compléter réciproquement et à donner à la vie une forme pleine de sens, n’éprouvera plus de difficultés face à l’ambivalence de l’image d’un dieu de la nature et de la création. Il comprendra précisément le mythe du « Devenir Homme » nécessaire de Dieu, le message chrétien essentiel, comme une confrontation créatrice de l’homme avec les éléments contraires ainsi que leur synthèse dans la totalité de sa personnalité, le Soi.
Ma vie, Gallimard, collection Folio, n°2291, p. 199.
Tel est le message fondamental de Jung au soir de sa vie et qui vient donner comme une conclusion à tout ce qui a été sa recherche.
Pour aller vite, je retiens l’allusion au « message chrétien essentiel » : le mythe du « Devenir Homme » nécessaire de Dieu, Dieu qui, pour Jung, ne l’oublions jamais est la figure du Soi c’est-à-dire l’union harmonieuse des contraires au sein de la psyché humaine, et notamment l’union harmonieuse du masculin et de la féminité dans la vie de l’humanité.
Je le comprends comme l’enjeu fondamental de toute l’histoire de l’humanité. Jung a pu dire en effet plusieurs fois que l’humanité n’était pas encore née. Au commencement, il y a des millions d’années, l’être humain n’était en effet qu’une variante des espèces primates, qui vivaient comme les chimpanzés aujourd’hui dans la jungle du Congo, se caractérisant par la toute-puissance des mâles, une compétition permanente entre eux et la maltraitance qu’ils font subir aux femelles. L’émergence de l’humanité a pu faire apparaitre en son sein au cours des millénaires et des siècles la prise de conscience de la valeur de l’amour et de la relation à l’autre (et au Tout-Autre intérieur) mais, hélas, de manière encore marginale, sans cesse limitée et détrônée par les valeurs primates de la compétition égocentrique et de la guerre.
Comme les citations de Jung le suggèrent, le Soi, au cœur de la psyché humaine inconsciente, est l’union harmonieuse des contraires, c’est-à-dire en fait la puissance de l’amour et de la relation qui travaille à se réaliser au cours des millénaires dans la vie réelle de tous les êtres humains, avec toutes les résistances et régressions violentes que nous connaissons, hélas.
Or, il nous faut comprendre que l’union harmonieuse des contraires est nécessairement une puissance de la féminité, c’est-à-dire, fondamentalement une puissance de la relation. L’archétype masculin (dans la psyché des femmes comme des hommes) est nécessairement la puissance de l’affirmation du moi, toujours unilatérale, en définitive toujours reliée à l’origine primate de l’humanité, alors que l’archétype de la féminité est une puissance de l’accueil et de l’ouverture à l’altérité.
Au cours des siècles, sous la prédominance primate, l’archétype féminin a nécessairement été sous l’emprise violente de l’archétype masculin, majoritairement dans l’histoire des hommes.
Mais le Soi depuis toujours travaille dans l’inconscient des hommes à ce que puisse émerger un avènement féminin de l’humanité, où puisse régner, plutôt que la compétition ou la guerre, l’union harmonieuse du masculin et du féminin, dans la vie des êtres humains et une réalisation d’une communauté humaine universelle, en harmonie avec tous les règnes de la nature. C’est ce que nous dit entre autres l’enseignement de la tradition de la Kabbale qui dit que la présence divine qui constitue l’être humain est une présence féminine (la « Shekhina »). Le Soi est donc d’essence féminine en étant l’union harmonieuse du masculin et de la féminité dans la psyché humaine.
L’enjeu qui apparait profondément dans les analyses de rêves est donc que puisse émerger dans la vie psychique des êtres humains un masculin « féminin » (ouvert à l’autre) et un féminin « féminin » (ouvert à l’autre), notamment un animus des femmes « féminin »et une anima des hommes « féminine ».
Certes, j’ai conscience que ces mots aux oreilles des êtres humains demeurés primates puissent être vécus comme une horreur, le féminin étant interprété par elles fatalement comme une faiblesse insupportable. La période que vit l’humanité actuellement au niveau mondial pousserait d’ailleurs toujours dans ce sens très sombre, avec les figures tutélaires de Trump et de Poutine, qui incarnent ce qu’on appelle aujourd’hui le « masculinisme ». Celui-ci est aussi bien incarné par la figure démente d’Elon Musk qui a effacé de la banque de données de son Intelligence artificielle le mot « femme ». Mais je suis confiant en cette prophétie biblique du prophète Zacharie 14, 7, disant que « c’est au moment le plus sombre que viendra la lumière » !
L’enjeu pour nous tous-tes est bien « l’avènement féminin de l’humanité pour que nous devenions « les rois et les reines de nos propres domaines, que nous devenions fidèles à notre Être intérieur (le Soi) et que nous faisions fleurir la terre desséchée ».
Merci à Jung de nous aider à le comprendre.
Pierre Trigano
