“Jung a ouvert la voie à l’avènement d’une humanité féminine.” – Annie Looten

“Jung a ouvert la voie à l’avènement d’une humanité féminine.” – Annie Looten

L’avènement de la féminité c’est-à-dire de l’ouverture, de la relation, de l’accueil de l’autre, de l’étranger est la condition pour qu’advienne une humanité nouvelle au service de la création toute entière. Et cette humanité est dans un douloureux travail d’enfantement. L’expérience de ses propres profondeurs fait découvrir que seul le Soi trace le chemin. 

Ce thème nous invite tout particulièrement à l’ouverture, à l’accueil, à la relation. Il a une dimension à la fois collective et individuelle.

Au niveau collectif et dans le dernier quart du XXème siècle on pouvait espérer qu’un certain humanisme allait l’emporter, chute du mur de Berlin, avancées démocratiques, fin des totalitarismes … Mais le début du XXIème siècle est marqué par des tueries impitoyables, des barbaries, des massacres, des génocides. Au niveau social et politique, nous pouvons avoir l’impression d’une régression, nous pouvons nous vivre comme enfermé·es dans des conflits violents et primitifs qu’on aurait pu croire appartenir à l’Histoire : montée des fascismes, réarmements des états, impossibilités des dialogues entre différents partis. La toute-puissance des uns vient soumettre les autres, domination des uns et soumission des autres. Le rejet de l’autre, du différent, de l’étranger s’exprime sans filtre, sans retenue. Avons-nous vraiment dépassé l’archaïsme ? Ce qui est valorisé collectivement en ce monde c’est la force, le résultat, la production, l’efficacité. Et non pas la relation, l’accueil, la
tendresse, la douceur…


Au niveau individuel, chaque être humain, homme ou femme, est traversé par ces polarités : domination/ soumission, toute puissance / impuissance, inflation / déflation. Malgré nos désirs de relation et d’amour, la rivalité, la compétition, l’exclusion, la haine, voire la destruction de l’autre, semblent l’emporter. Nous
pourrions chacun, chacune dans des circonstances particulières devenir inhumain,
exclure l’autre, l’anéantir même.

On découvre cependant que l’humain mérite de ne pas être détruit. La cour pénale internationale dénonce les crimes contre l’humanité, des organisations humanitaires luttent pour apporter une aide alimentaire, médicale, d’autres luttent pour la justice. Des groupes se mobilisent pour l’écologie, et invitent à prendre conscience que
toutes les espèces vivantes et la planète elle-même doivent être protégées. Faire société nécessite notre engagement pour une humanité responsable. L’avènement de la féminité c’est-à-dire de l’ouverture, de la relation, de l’accueil de l’autre, de l’étranger est la condition pour qu’advienne une humanité nouvelle au service de la création toute entière. Et cette humanité est dans un douloureux travail d’enfantement.

Jung écrit dans son livre L’homme à la découverte de son âme, (Ed. Albin Michel, p.92), cette phrase très forte : « Si la  grande   chose  qu’est la  culture  va de  travers , cela  tient   simplement  à ce que les  hommes  pris  isolément  vont de  travers , à ce que je vais de  travers . ». Toute cette mutation nécessaire commence par ce regard à l’intérieur de nous-mêmes. Or l’être humain est souvent à l’extérieur de lui-même comme étranger à lui-même, incapable de descendre dans l’expérience intérieure.

Jung nous propose la voie des rêves, nous invite à explorer l’inconscient qui nous agit, à entrer dans une nouvelle conscience afin de permettre la métamorphose. Il s’agit de nous laisser relever, réenfanter. Dans l’inconscient de chacun·e, dans l’ombre, circule le promoteur de la violence, du masculin en inflation, prêt à prendre le pouvoir, à dominer l’autre, à l’exclure, à le détruire. Nos rêves nous le montrent et nous confrontent sans concession. Cependant, au cœur des rêves, nous est dévoilé aussi la parole du Soi qui travaille en nous l’ouverture à de nouvelles orientations qui suscite une capacité d’accueillir et d’expérimenter d’autre voies. Le Soi nous appelle de rêve en rêve à vivre des transformations parfois exigeantes pour la vie, la relation, la construction commune.

La rencontre du Soi dans les rêves, les synchronicités ou la méditation, ouvre en nous une vulnérabilité nécessaire, permettant l’ouverture à l’Autre et à l’autre. Cette rencontre du Tout Autre, du plus grand que nous en nous, engage notre responsabilité vis-à-vis de l’hôte divin. Nous sommes comme rendu·es responsables
du Soi en nous. En réponse à la parole offerte dans les rêves, à son interpellation, nous avons à lui donner de la valeur en laissant advenir la métamorphose et en collaborant au renouvellement de notre être. Parfois nous restons fermés et le Soi insiste jusqu’à ce que nous consentions.

Le Soi révélé dans les rêves, les synchronicités ou la méditation, nous appelle à une responsabilité vis à vis de l’autre humain, celui que nous rencontrons chaque jour, compagne ou compagnon, enfants ou parents, collègues, personnes de passage, amis ou même ennemis … Nous sommes responsables de respecter ce sacré en l’autre, cet infini qui l’habite. Chaque visage est reflet du Soi et m’invite à la rencontre, à la relation. Tout cela nous le portons dans des vases d’argile sacrés. Non plus toute puissance contre toute puissance qui nous emporte si souvent, mais vulnérabilité ouverte à la vulnérabilité de l’autre.

Comme analyste, face au rêveur que nous accueillons, nous avons la responsabilité de faire reflet de cette présence du Soi dans les rêves, de manifester que le seul guérisseur est le Soi. Cela m’engage à accueillir les résistances avec une infinie délicatesse, à être accueillant·e de la vulnérabilité de l’autre. L’expérience de la
descente dans ses propres profondeurs permettra à l’analyste d’accueillir l’autre avec compassion, d’entrer dans une relation vraiment humaine, d’humains parmi les humains. L’expérience de ses propres profondeurs fait découvrir que seul le Soi trace le chemin. Cela permet de sortir de l’inflation qui guette aussi le thérapeute qui
se vivrait comme guérisseur. Dans la relation thérapeutique, nous sommes invités à manifester sans cesse que c’est le Soi qui mène l’analyse. Le moi de l’analyste n’a que le devoir de se former suffisamment pour permettre d’être de suffisamment bons accoucheurs, et bonnes accoucheuses.

Le Soi, de rêve en rêve, de synchronicité en synchronicité, de méditation en méditation, féconde peu à peu notre être pour que naisse une féminité en alliance avec un masculin lui-même ouvert et soutenant de cette féminité pour qu’advienne un monde autre, une construction commune, une humanité féminine.

Pour terminer je vous présente un rêve d’homme d’octobre 2025. « Nous sommes dans un endroit où nous jouons chacun un rôle et un personnage. On casse et enlève le décor qui faisait illusion. On enlève les fausses portes et on détruit le mur au bulldozer. De l’autre côté du mur un tableau avec mille formules de mathématiques. Une grande pièce apparaît. Elle est très grande sans mur, et les 2 équipes peuvent commencer à travailler ensemble. Cette seconde équipe travaille dans l’ombre de la première et elle est représentée par des femmes qui circulent sur une spirale gravée dans le sol. Je suis le leader de mon équipe. »

Je donne simplement ici l’écho de la dimension collective de ce rêve :

Faire tomber les barrières, enlever les fausses portes, celles que la persona familiale, sociale, culturelle, liée à chaque profession, se fabrique. Les murs de séparation peuvent être détruits, enfin il est possible de sortir de l’illusion. De l’autre côté du mur, nous pouvons nous ouvrir à une autre dimension, une structure cosmique de l’univers. Le Un, l’union des contraires, peut se manifester. La féminité au service du Soi peut commencer à travailler avec le masculin, puissance d’affirmation au service de la relation, de l’ouverture. Il y a construction commune, collaboration créative. Le Soi en cette spirale initiatique et sacrée travaille à l’avènement de la féminité, porteuse de forces spirituelles. Cette féminité ardente issue de l’inconscient, unie au masculin ouvert est en travail d’enfantement d’un autre monde. Enfin il s’agit d’être leader, c’est-à-dire responsable d’un processus à l’œuvre.


Annie Looten, Présidente

Texte intégrale téléchargeable

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